La rectitude de l’Internet franco-colombien
Peu de Franco-colombiens s’expriment publiquement sur l’Internet. Ont-ils peu à se dire? Ou serait-ce en raison de la “rectitude” ?
Saviez-vous que les employeurs sont parfois autant influencés par ce que Google rapporte à votre sujet que par votre éducation ou expérience de travail ? Le choix de nouveaux amis, partenaires, clients et fournisseurs risquerait un sort comparable. On recommande même aux parents, maintenant, de s’assurer lorsqu’ils nomment leur enfant, que le rapport Google soit unique sur la base de ce nom!
L’Internet permet de rejoindre un grand nombre de gens, et cela le rend très intimidant pour s’y exprimer. Le silence et l’anonymat ont certainement leurs avantages.
Se tenir coiIl y a pourtant tellement de bonnes raisons pour se taire. Nous ne savons pas qui va nous lire, dans quel contexte notre message sera reçu, comment il sera utilisé, qui nous risquons de choquer ou encore si ce que nous écrivons intéressera le lecteur. Déjà inondés par une multitude de messages sollicitant leur attention, et compte-tenu du temps limité et des difficultés liées au français, les Franco-colombiens relèvent rarement le défi d’écrire dans leur langue.
Ne vaut-il mieux pas laisser la tâche de l’expression écrite aux experts de nos médias francophones ? On peut écouter le français, le parler parfois et peut-être n’est-il plus nécessaire de l’écrire ou même de le lire. Les sujets les plus préoccupants pourront toujours être abordés avec les amis proches. Nos voisins du sud le font bien dans une société de plus en plus polarisée.
Suivre les règles ou en subir les conséquences
On s'aperçoit qu’il y a des règles régissant la communication écrite ou orale dans un lieu public, Internet ou autres, américain, canadien, québécois, français ou franco-colombien. Il y aurait des conséquences négatives à enfreindre la rectitude. Par exemple, un Américain risque d’avoir des problèmes à son travail, dans son voisinage et même dans sa famille quand il s’exprime contre la guerre en Iraq. Un immigrant ne doit pas dénoncer certaines injustices sociales. Un travailleur de la technologie ne doit pas s’exprimer au sujet des répercussions sur l’environnement, les investisseurs ou la clientèle. Le service des «Relations Publiques» s’en chargera.
Les répercussions de la rectitude sur la démocratie, le commerce, les communautés et les gens semblent nous inciter à une vie désengagée, en cocon parmi les proches. La parure publique se ferait derrière un masque anonyme sans expression, au détriment de la vie communautaire. Notre caractère distinct de latins pourrait être complètement dissimulé parmi nos amis d’origine anglo-saxonne ou asiatique. Mais comment est-ce que la rectitude se manifesterait-t-elle ici pour nous ?
La rectitude linguistique
Puisque la majorité des Franco-colombiens est bien immergée dans l’environnement anglophone, le français écrit en souffre d’abord. Ceux qui le maîtrisent ont souvent la chance de travailler en français. Ou bien, nouvellement arrivés ou de passage, ils ont peu de raison de s’exprimer en français durant leur apprentissage de l’anglais. Alors, pour que la majorité immergée prenne le risque de s’exprimer publiquement, elle doit s’y investir et accepter de commettre certaines erreurs. Un peu comme durant l’apprentissage de l’anglais jadis ! On notera nos difficultés associées au clavier francophone, aux anglicismes et aux complexités du français facilement oubliées.
Cette première barrière à l’expression écrite se surmonte avec un peu d’effort et de la bonne volonté. Les perfectionnistes de la langue, les purs et autres idéalistes doivent mieux comprendre notre situation linguistique marginale, les unions avec des partenaires allophones et la progéniture qui s’en suit. Les jugements faciles n’aideront surtout pas. Devant un tel péril, nos médias locaux, qui servent souvent de dernière ligne de survie linguistique, pourraient encourager activement les Franco-colombiens à s’exprimer par écrit.
La rectitude journalistique
Si vous vous affublez d’un titre tel que celui de chroniqueur, la rectitude journalistique deviendra un facteur. Les difficultés de s’exprimer dans de nouveaux formats, de mener une entrevue, d’avoir accès à l’information des gens des médias s’ajouteront à la première barrière, qui s’élèvera de plusieurs crans. Les technologies de l’Internet remettent en question le rôle des monopoles des médias traditionnels ainsi que celui des experts qui y ont été formés. Les nouveaux arrivants ne sont nécessairement pas les bienvenus.
Cette deuxième barrière à l’expression se surmonte grâce à la disponibilité de l’information sur l’Internet, à la flexibilité du médium comme moyen de diffusion et finalement à la capacité du ”lecteur” à choisir et contribuer lui-même à ce qui l’intéresse.
La rectitude politique
Le choix des contenus est délicat et donc la barrière la plus tenace. Quels sont les sujets qui nous sont communs et sur lesquels la majorité des Franco-colombiens est prête à discuter dans l’espace public ? L’état de notre francophonie en période d’élections ? Le bilan des réalisations ? Les subventions faisant partie du problème plutôt que de la solution ? Nos nouveaux besoins en infrastructures ? Les moyens de réformer sans perdre les acquis ?
Bien que ces sujets risquent d’être d’intérêt, sont-ils trop délicats à aborder avec des étrangers sur le ”net”, même si ces derniers sont Franco-colombiens? Est-il préférable de confier ces sujets à nos administrateurs de la francophonie et des organisations ? Mais ne peut-on pas commencer quelque part avec les outils disponibles à l’aube de la démocratie en ligne ?
Les conséquences d’un accroc à cette rectitude sont graves et risquent de nuire à une prochaine subvention, un contrat, ou même une amitié. Les personnes prêtes à aborder les sujets tabous risquent l’isolation, la censure et l’aliénation. Rien de léger, quoi !
La ”nétiquette”
Il n’y rien de nouveau sous le soleil et les internautes doivent gérer les problèmes de la rectitude. L’étiquette de l’Internet, ou la «nétiquette», représente le meilleur guide. Peu importe le sujet abordé, soyez gentils, exprimez-vous clairement et respectez le temps des gens à qui vous vous adressez. Faites les suivis directement avec la personne lorsque c'est nécessaire, parfois par téléphone ou dans nos lieux de rencontre francos. Évitez les affrontements personnels et discutez les contenus. Oeuvrez envers le consensus. Si un sujet ne vous intéresse pas ou vous êtes vraiment trop occupé, résistez au besoin de passer des commentaires qui risquent de décourager.
Ne pas se tenir coi
Les Franco-colombiens détiennent le record peu enviable du plus haut taux national d’assimilation. Est-ce le prix à payer pour vouloir profiter des montagnes, de l’océan et du plein air ?
S’exprimer en français sur l’Internet avec d’autres Franco-colombiens nous permettrait de raffermir notre langue. Pratiquer cet exercice régulièrement pourrait devenir aussi important que votre jogging, nutrition, et méditation/yoga. Espérons qu’il y a beaucoup à se dire et que les besoins de la rectitude pourront être mis en perspective devant les défis communautaires à relever. Encourageons-nous les uns les autres à nous exprimer sur ce qui nous importe, à prendre le temps et à faire l’effort.
Manœuvrer dans une combinaison de rectitude linguistique, journalistique et politique deviendrait LE sport extrême des latins que nous sommes. Les éraflures et cassures sont garanties. Beaucoup échappe toujours à Google, profitons en pendant que ça dure !
Les sites Internet: faites un Google avec Nétiquette ou votre propre nom, si vous ne l’avez jamais fait.
Laissez une marque dans vos échanges Internet en vous assurant toujours que votre message est gentil, avant le clic de l’envoi final.

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Dave Ruston